[Guerre Sociale en cours] Négociations et radicalisme


« Malgré de nombreuses tentatives pour dialoguer avec le ministère… »
jeudi 13 septembre 2012

Quelques réflexions sur le 260 rue des Pyrénées et le CREA

Dans ces quelques réflexions, nous aimerions discuter du 260 rue des
Pyrénées à Paris et du CREA à Toulouse, et à travers eux, des nouvelles
formes de lutte dans lesquelles certaines tendances du mouvement radical
s’engouffrent tête bêche, à travers la négociation avec l’ennemi
irréconciliable qu’est l’Etat, et la collaboration avec les partis,
organisations politiques et syndicats. Nous ne reviendrons pas en détail
ici sur la genèse et l’histoire de ces deux luttes, ni sur toutes les
manoeuvres politiciennes puisqu’un autre texte, dont nous partageons le
fond, s’est déjà chargé de le faire, un texte dont nous vous proposons de
lire la compilation avant de continuer ces quelques réflexions :
Toulouse/Paris : radicalisme de la misère, misère du radicalisme.

« Nous sommes déterminés à devenir le cauchemar du pouvoir tant que nous
n’aurons pas eu gain de cause. »

Ce ton menaçant, que l’on croirait tout droit sortir du marasme vindicatif
d’une foule en pleine effervescence insurrectionnelle, n’est en fait que
l’extrait d’un communiqué des habitants du 260 rue des Pyrénées.

Nous pourrions en citer tant d’autres que cela ne changerait rien à
l’affaire, la lutte autour de ce squat est quelque peu devenue
emblématique de ce double langage que l’on voit fleurir de façon de plus
en plus décomplexée sur les lèvres de la nouvelle gauche
extra-parlementaire, sorte de recyclage début-de-siècle de feu le
mouvement autonome. Une façon de s’exprimer en adéquation totale avec son
époque, dans laquelle les mots se détachent toujours plus de leur
signification et les idées de leurs implications pratiques concrètes.

Une époque exigeante pour les révolutionnaires, qui se retrouvent à devoir
départager dans les différents actes de révolte (en apparence du moins) le
spectacle des mots et des images de la véritable volonté de foutre en
l’air ce monde ; à devoir questionner les contenus là-même où des formes
rassurantes offrent des possibilités faciles de solidarisation rapide et
souvent virtuelle, mais toujours confortable. Une époque étourdissante où
même les pires syndicats de cogestion du capitalisme ferment les yeux sur
des saccages de préfectures et autres petites poussées de radicalité
purement formelle. Des formes qui de premier abord, semblent incompatibles
avec la volonté de conservation du statu quo social pour laquelle ils ont
toujours combattus les révoltes qui portaient en elles les germes d’une
quelconque remise en question de ce monde de domination, des luddites à
nos jours.

Mais la séparation du discours et de la pratique, véritable mode-de-vie du
politicien moyen (et on peut très bien faire de la politique avec des
moyens violents), ne pose pas uniquement la question de notre cohérence ou
de notre crédibilité (nous ne parlerons même pas de sincérité), elle
achève également la perte de sens généralisée qui caractérise le petit
milieux identitaire décomposé qui la véhicule depuis quelques années, à
l’image du monde qui le produit. Et si nous risquons désormais de tout
devoir recommencer à zéro, il serait temps de redonner un sens aux mots,
parce que c’est à travers eux que nous formulons nos hypothèses
révolutionnaires.

Le consortium de collectifs regroupés autour du 260, affirme : « Nous
avons trouvé une porte et posé nos bagages pour nous installer, créer un
lieu de vie, d’organisation et de lutte pour obtenir directement ce dont
nous avons besoin et pourrir ceux qui pourrissent notre vie au quotidien.
» (c’est nous qui soulignons). S’il y a des mots qui doivent encore avoir
une véritable signification dans nos bouches, alors directement en fait
bel et bien partie. Directement, c’est à dire sans la médiation de
quiconque, par soi-même. Le contraire absolu du principe d’autorité qui
voudrait tous nous voir soumis à ses règles. Qui voudrait nous forcer à
passer par des politiciens pour gérer notre environnement, des patrons
pour assurer notre subsistance, des syndicats et des flics ou des juges
pour medier nos conflits, des chefs pour nous dire que faire et des
directeurs de conscience pour penser. Seulement, le parcours de lutte du
260 n’apprend à ses participants que le contraire, il leur apprend que ce
que nous désirons peut s’obtenir auprès de l’Etat, et à travers la
négociation. Il leur apprend à réprimer leur désir de transformation
sociale profonde au profit de petits aménagements et déménagements, de
quelques miettes que l’Etat voudra bien offrir en échange de la paix
sociale et de l’ordre.

Soyons clairs, si le discours des habitants du 260 est en apparence tout
ce qu’il y a de plus radical et menaçant, les pratiques, elles, sont
celles du DAL et de toutes les organisations politiques citoyennistes :
Sollicitation d’élus de gauche, lobbying, fronts unis avec toutes les
crapules possibles du coté gauche de l’hémicycle, recherche de solutions
humanitaires, incapacité à relier les questions spécifiques à une
perspective subversive, fonctionnement interne autoritaire, nomination de
délégués et de porte-paroles, légalisme, tentatives de rapport de force
avec l’ennemi à travers ses outils intimes comme les médias, etc. Il ne
reste plus grand chose alors pour séparer ces ex-autonomes des partis,
organisations et des syndicats qu’ils combattaient auparavant, puisqu’ils
en reproduisent exactement toutes les méthodes ou presque. Errance à
laquelle on peut ajouter l’inconscience de penser que l’on peut battre les
politiciens en étant plus politiciens qu’eux. Pardonnez-nous donc
l’emphase, mais l’heure nous semble grave.

Qu’une poignée non-négligeable de bureaucrates habitués de ce genre de
manœuvres soient à l’origine de ces initiatives et au cœur du pouvoir à
l’intérieur de cette lutte, ne nous amène pas cependant, en tout cas pas
automatiquement, à remettre en cause la sincérité de tous les camarades
qui font le choix de cautionner ces méthodes en participant à la gestion
comme à l’agitation pacificatrice dans et autour de ce lieu. Probablement
que les nouveaux standards de l’époque doivent pousser chacun à réviser
son seuil de patience et de tolérance à l’égard de la recherche de
soi-même, malgré le mépris affiché pour tous les bilans de plus d’une
centaine d’années de gauchisme. Des bilans, des réflexions et une histoire
jetés dans la boue.

Le CREA, initiative équivalente à Toulouse qui ne ce cesse d’ailleurs de
renvoyer les clins deuils mutuels du 260, n’échappe absolument pas à cette
confusion marécageuse et à la perte générale de sens. Le discours est tout
aussi radical dans ses formes, mais tout aussi conservateur et réformiste
dans ses contenus. Et toutes les formes de gauchisme les plus autoritaires
et politiciennes y sont reproduites de façon anachronique. Du maoïsme sans
Mao à une resucée du Black Panther Party (la radicalité des pratiques en
moins et la collaboration avec l’Etat en plus). Anecdotiquement, mais pour
souligner la perte de sens dont nous parlions plus tôt, on revoit fleurir
des slogans effarants comme « pouvoir aux peuples », et qui plus est, pas
même un « peuple » uni et indivisible sous la bannière de la lutte des
classes comme le prolétariat des marxistes, mais des peuples au pluriel
dans une région où les nationalistes occitans de l’extrême-gauche à
l’extrême-droite répandent leur nausée identitaire. Nous savions bien
qu’avec la progression de nouvelles forme de misère et de pauvreté
viendrait la progression du populisme, sous les apparats du fascisme ou du
gauchisme (avec par exemple Melanchon et sa fascination pour les
dictatures sud-américaines), mais imaginer que la mouvance radicale
produirait elle-même son propre avatar du populisme ne manque pas de nous
surprendre, et surtout de nous inquiéter.

Et, si au fur et à mesure que se décompose le mouvement radical, les
solutions tactiques rapides sont préférées au nom de l’efficacité et en
dépit de toute la critique séculaire du réformisme et du gradualisme
social-démocrate, mais aussi du militantisme des partis et des syndicats,
nous osons espérer que cette évolution n’est pas achevée. Qu’il s’agit là
des tentatives désespérées de politiciens aguerris du mouvement que nous
ne connaissons que trop bien, et non pas de la nouvelle méthodologie dudit
mouvement. Car si c’était bien le cas, nous devrions alors affirmer notre
rupture avec ce mouvement, exactement comme nous avions affirmé (tous
ensembles cette fois) notre rupture avec la gauche du pouvoir, ses partis
et ses syndicats. Car si même les marxistes les plus idéologiques du
mouvement se mettent à violer les principes fondateurs de la lutte des
classes en collaborant ouvertement avec l’ennemi de classe, alors il ne
restera plus rien à sauver de tout ça, ce basculement étant intolérable
pour tout révolutionnaire qui se respecte un minimum. Dont acte.

Paris, le 12 septembre,

Quelques compagnons antipolitiques

http://www.non-fides.fr/?Malgre-de-nombreuses-tentatives

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